Les lendemains des songes

février 15, 2009

 

I

« L’eau miroitait au loin »

 

L’eau miroitait au loin, les reflets des saules en perte de feuilles s’y noyaient.

Quant à Elle, égrenant ce qu’il lui restait de raison le long de sa course, Elle se perdait dans l’automne finissant.

Essoufflée, Elle s’immobilisa sur l’esplanade pour apprécier le paysage de lumière.

Un vieillard remontait le sillon qui longeait la cascade artificielle. Timide, il n’osait embrasser du regard la gracieuse silhouette en surplomb.

 

***

« Je… »

La parole s’installe difficilement entre les êtres lorsqu’elle n’a rien à y faire.

Le vieillard, ayant atteint l’esplanade, s’était livré à la contemplation des clairs alentours, à quelques pas de la jeune fille. Il frémit au son de sa voix tremblante ; son cœur, qui battait depuis tant d’années, se serra pour contenir l’intensité des instants.

Elle paraissait si frêle, si lumineuse. En Elle, la nuit devançait pourtant même les heures vespérales. Le silence profané résonnait en son crâne.

 

***

 

« J’aimerais vous faire partager l’histoire la plus merveilleuse et la plus triste que la vie m’ait conté »

Son vieil âge refusait l’extravagance. Cependant, il ne pouvait prendre congé de la jeune âme à ses côtés, d’autant plus qu’Elle lui semblait aux limites de l’existence.

Elle aurait voulu donner à la scène l’allure de l’enfance qui se confie. Elle craignait de renvoyer les apparences de la folie.

Elle s’élança.

 

II

« Le réverbère éclairait sous la pluie »

 

« Le réverbère éclairait sous la pluie la cour désolée. L’escalier de bois ployait sous le poids de nos doutes.

 Nos gestes tendres, imprécis dans l’obscurité, se hasardaient doucement.

Les lueurs mouillées jaunissaient les murs sombres.

C’était la plénitude des moments infinis »

 

***

 

« Son souffle glissait sur mon épaule. Le temps dessillait le cadrant des horloges et sa main effleurait ma peau.

Le passé s’effeuillait en murmures effacés. Les gouttes d’eau dansaient au tempo des toujours.

C’était nous le désir ! Nous avions cessé de guetter les menaces de notre solitude.

J’abolissais le monde au sanctuaire de ses bras.

                                                                       

***

A-t-on des lors pensé aux lendemains des songes ?

Si j’ai pu quelques temps vagabonder au gré des souvenirs, les salves des mes rêves ne me suffisaient plus.

Tissant ses mots d’azur de mes aiguilles fiévreuses, j’ai revêtit un an ce pourpoint  d’illusions.

 III

« Les larmes ruisselant sur ses joues »

 

Les larmes ruisselant sur ses joues reflétaient les rayons – à cette heure rougis – du soleil. Sa parole élancée se brisa sur flancs d’une douleur trop vive.

Le vieillard sentait vaciller une réalité qui s’étendait pourtant de ses couleurs imprécises. Il ne savait comment réagir dans l’épaisseur de l’instant.

Il s’était attendri du récit de la demoiselle sibylline, mais il lui reprochait d’avoir perdu la tranquillité de sa promenade quotidienne.

Il n’avait jamais vraiment su s’il fallait préférer l’exceptionnel au repos des habitudes.

 

***

 

« Il ne faut pas pleurer mademoiselle, vous aurez d’autres bonheurs. C’est un chagrin d’amour, si j’ai bien compris. »

« De non-amour serait plus juste. J’en souffrirai toute ma vie. »

« Vous dîtes des bêtises. Regardez un peu comme il fait beau. Vous savez, moi, j’ai surtout du passé maintenant. Vous, sans doute beaucoup de temps à venir, mais enfin on ne peut pas savoir. En revanche, on est bien, là, maintenant, non ?»

« Oui… vous avez raison » dit-Elle d’un ton un peu humide et souriant.

 

***

 

Apaisée, Elle s’assit près de l’eau chatoyante, bercée par les jolis poèmes de celui qui aimait se promener d’une rive à l’autre.

Le vieillard  ouvrit la porte de sa maison d’ocre, de lière et de je me souviens. Je pensais qu’il allait saisir le journal posé sur la table. Comme il ne bougeait pas, je me mis à le lire pour éviter l’ennui. Soudain, quelques caractères d’imprimerie furent noyés d’un pleur.

Elle s’appelait Louise comme une chanson d’hiver. Ses lèvres gercées de roses palissaient sous la neige.

Il ne fut pas l’homme de sa fragilité. Je le vois qui trempe le pain sec dans son vieux bol de porcelaine.  Durs lendemains des songes.

 

A vos aiguilles

février 15, 2009

 

Elle s’adresse aux milles fées qui se précipitent dans la cour du lycée. A sa fenêtre, telle la maîtresse du royaume, elle élance sa parole en surplomb:

 

” A vos aiguilles, piquées de sang. Faîtes moi une robe de silence et de désir”

 

Une petite fée fluette s’avance, ahurie:

 

“Souhaitez-vous une robe brune, pour s’accommoder à la pâleur de votre teint?”

 

Sa majestée, piquée au vif, s’empourpre et cache sa colère soudaine:

 

“Je ne veux pas une robe en satin. Que ferais-je d’une robe en soie? Et si ma robe devait avoir une couleur, elle serait pourpre. Car le pourpre confine au violet. Le pourpre dit la douceur et son contraire”

 

Elle s’interrompt, gênée du mutisme qui s’est emparé d’elle. Comment expliquer à ces enfants? Une couturière ne doit jamais être innocente. Il faut qu’elle connaisse le désir, pour le coudre, et tous ces sentiments qu’on découvre en devenant plus haut. Et la chair! Et l’odeur d’une peau! Et l’abîme de ses yeux! Ces fées ne ressentent rien, elles se contentent d’être blondes, timides et dévouées. 

 

La dame à sa fenêtre se découvre les épaules, sous le regard médusé des fées. C’est chose fort stupéfiante de voir ainsi une trentaine de d’êtres qui n’existent pas s’offusquer d’un buste. 

Soudain, alors qu’il fait toujours très silencieux, elle s’empare d’une aiguille tout à fait pointue et se pique sur le visage, et plus précisément en lieu et place du sourire. Alors, d’en bas, parmi les fées, on aurait dit que le peintre étourdi qui l’offrait aux regards avait d’un geste brusque fait déborder le rouge de ses lèvres. 

 

“Venez le soir ici-même, et prenez-en de la brume. Vous tisserez ma robe de brume”

 

La nuit venue, les fées s’affairaient à leur tâche. A la fenêtre, l’aimable silhouette avait disparu. Peut-être le peintre prenait-il du repos.

A dire vrai, la jeune fille s’abandonnait aux songes les plus saisissants. 

 

L’un d’entre eux, d’une volupté sans égale, ouvrait les portes d’un monde de douceur et de clarté. Sa couleur d’étreinte et d’azur habitait chaleureusement le sommeil.

 

Au matin, le rêve se dissipa. Elle ouvrit sa garde-robe et revêtit avec entrain l’oeuvre achevée des petites fées dont le zèle fut attesté une fois de plus. Ainsi vêtue d’oubli, elle s’agenouilla sur son lit tout en enflammant d’une allumette l’imposante bougie de la pièce. La cire s’écoula maladroitement sur le rose-pale de sa jambe.

 

Brûlée, elle sut que sa plus jolie robe n’y ferait rien: toutes les petites fées en grandissant s’accommodent de divers lutins et créatures de la forêt, alors qu’elle attend en vain celui qui déserte les contes comme la vie. 

Condamnée au désir et au silence dans son tissu d’amertume.


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